Le Temps Partagé est une solution d’avenir au regard d’une France Entrepreneuriale

Interview de Mathilde POITEVINEAU Présidente du Groupement d’Employeurs.

Comment expliquer le succès grandissant du travail à temps partagé ?

C’est une vaste question. À mon avis, il y a plusieurs pistes de réponse. Une des pistes, c’est l’ubérisation croissante de la société. Nous sommes dans une société de services immédiats et de proximité géographique. Paradoxalement, nous sommes dans une société qui est de plus en plus digitalisée mais dans laquelle les personnes recherchent également un service de proximité. À mon avis, cette tendance va aller en s’accentuant. D’un côté, nous sommes très digitalisés, et de l’autre, nous recherchons du sens avec de la proximité géographique. Et, c’est là où je pense qu’il y a une logique dans le temps partagé : on y retrouve cette idée de faire du lien avec des personnes, mais, uniquement sur un service donné ou à un moment donné. Les entreprises vont de moins en moins aller recruter quelqu’un en se disant « nous verrons bien ce que nous lui ferons faire ». Cela n’existe plus.

Aujourd’hui, nous travaillons beaucoup par projet. Du coup, nous recherchons la compétence qui correspond parfaitement à ce projet, l’idée étant de se focaliser sur ce projet pour qu’il soit mené à bien, et de voir par la suite. En d’autres termes, avec le temps partagé, nous sommes dans une logique de recherche de compétence immédiate à un moment donné. Par ailleurs, le temps partagé permet de conserver des formes de proximité géographique et de proximité physique. En effet, le salarié est invité à se déplacer au sein de l’entreprise pour travailler avec l’employeur et ses collaborateurs. Mais cette présence ne dure pas toute l’année, elle n’est pas assurée tous les jours, elle n’est pas quotidienne.

Peut on parler de recherche de personnalité atypique dans le travail à temps partagé ?

Effectivement, il y a des personnalités qui vont s’adapter au temps partagé. Mais, j’ai envie de dire, cela a toujours été le cas. Il y a des individus qui vont adorer le travail à temps partagé parce qu’ils n’aiment pas la routine. Ils ne se voient pas avoir les mêmes têtes en face d’eux toute l’année, toute leur vie. Ils ont besoin de ce changement. Mais il s’agit d’un changement raisonné, d’un changement dans un cadre.

Autrement dit, cela ne part pas dans tous les sens et il peut y avoir une certaine routine dans le temps partagé même si cette routine est mesurée. Elle est bien moindre que celle que connaissent la plupart des salariés. Mais, encore une fois, cette question de personnalité existait déjà de tout temps. En revanche, je pense plus à la génération Z, expression servant à désigner ces jeunes qui arrivent sur le marché du travail à l’heure actuelle. Clairement, depuis cet angle d’observation, nous sommes dans une logique de génération qui va au-delà de la personnalité. Nous avons affaire à une génération qui ne s’attache pas, qui ne s’accroche pas, qui, pour la plupart, n’est même plus dans un esprit de recherche d’un CDI à temps plein au sein d’une même entreprise pour y travailler toute leur vie. Pour eux, cette vision ne va pas avec l’épanouissement professionnel. La plupart, d’ailleurs, se disent « mais moi je serai peut-être salarié, ensuite, je vais probablement monter ma boîte, puis, si l’expérience est un échec, je redeviendrais salarié ». En clair, ils envisagent la notion de carrière beaucoup plus comme une succession de moments, plutôt que comme un déroulé au long cours. Ce qui me fait conclure que le temps partagé correspond véritablement au mode de vie de la génération 18-25 ans qui est en train de débarquer sur le marché du travail.

Quels sont les postes les plus sollicités dans le travail à temps partagé ?

Cela va dépendre si c’est du travail à temps partagé qui va être à la semaine ou à l’année. Le travail à temps partagé à la semaine touche les personnes qui exercent sur les métiers support, donc plutôt dans le tertiaire.

Effectivement, les entreprises du GEA qui sont dans ce secteur vont solliciter des compétences à temps partagé à la semaine. Il s’agit, par exemple, d’un responsable qualité qui va intervenir une journée ou deux par semaine, ou, d’une assistante comptable qui viendra une journée par semaine. Plus exactement, lorsque nous parlons de ces métiers support, avec du temps partagé à la semaine, les professions dans les domaines suivants sont concernés : la Qualité, le Management, la Communication, la Comptabilité, l’Assistanat.

En revanche, si nous parlons de temps partagé à l’année, la logique est totalement différente. Nous sommes approchés plutôt par des entreprises qui sont dans un objectif de production. Nous gérons un catalogue de métiers moins qualifiés et nous sommes aptes à répondre aux besoins des entreprises ayant une saisonnalité. Ces dernières savent que tous les ans, quoi qu’il advienne, il y aura un pic d’activité à un moment donné. Dans ces cas-là, c’est donc clairement pour faire du renfort d’effectif sur une période précise. L’interview que nous sommes en train de faire se déroule chez Soléo. Soléo est spécialisé dans la livraison de produits gastronomiques italiens et espagnols pour restaurants, pizzérias… etc. Il y a bien évidemment une saisonnalité parce que dès qu’il fait beau les restaurants et les terrasses se remplissent, il y a de nombreuses pizzerias qui ouvrent, la côte et le bassin deviennent des destinations privilégiées… etc. Soléo nous prend tous les ans entre 4 et 8 préparateurs de commandes. L’enseigne sait que quoi qu’il arrive, tous les ans, concrètement de Pâques jusqu’à fin septembre, il y a un pic d’activité, ce qui nécessite de compléter son effectif. Derrière, notre idée est de proposer aux salariés du travail en complément en les plaçant dans des entreprises qui ont une saisonnalité sur la période automne/hiver. Cela peut être dans une caisserie par exemple. Nous avons également une entreprise qui est dans la morue, la morue étant une activité d’hiver. Mais encore une fois, nous sommes ici sur la production. Du coup, ce sont des besoins en ouvriers de production, en manutentionnaires, en préparateurs de commandes.

Est-il nécessaire pour une TPE d’avoir un Directeur RH ou un Directeur marketing à temps plein selon vous ?

Non, à moins qu’elle ait une grosse trésorerie et les moyens. Mais, dans tous les cas, je ne pense pas que ce soit nécessaire. Comme nous l’évoquions auparavant, nous ne sommes plus dans cette logique à présent. Nous sommes dans un esprit de recherche de la compétence au juste volume. Dans une TPE, où souvent les trésoreries sont quand même restreintes et tendues, il est préférable de se lancer dans un objectif de recherche du juste coût en juste volume de temps pour pouvoir s’offrir une compétence exceptionnelle.

En outre, il y a une question de philosophie à considérer. Souvent, c’est le chef d’entreprise qui va porter le projet du temps partagé dans sa société. S’il n’est pas persuadé de l’intérêt de faire appel à une compétence à temps partagé dans son entreprise et qu’il ne porte pas le projet, cela ne marchera pas. S’il voit juste le recours comme une source de dépense supplémentaire, cela ne marchera pas. Si le chef d’entreprise se dit « moi, de toute façon, je suis petit donc je ne vais pas m’offrir une DRH alors que je n’ai que 10 salariés », rien ne marchera. Généralement, c’est là une vision à court terme, parce que à moyen terme nous nous rendons compte que très fréquemment le chef d’entreprise est incapable de maîtriser lui-même toutes les compétences, toutes les casquettes. Il ne peut pas être un bon commercial, un bon chef d’orchestre, un bon manager, un bon juriste, un bon communicant. Cela est normal, personne n’est parfait. Nous maîtrisons quelques casquettes, mais pas toutes. C’est aussi d’être capable de se dire « je ne sais pas tout faire, je vais déléguer ce que je ne sais pas faire ».

Donc la notion de projet est vraiment au cœur du temps partagé ?

Oui, tout à fait. J’ai eu le cas de figure d’une société à Martillac où l’expérience avec le GEA sur le temps partagé n’a pas fonctionné parce que le chef d’entreprise était incapable de déléguer. Il m’a fait recruter une candidate qui était très bien. Seulement, il ne lui a laissé rien faire même s’il l’a tout de même payée. Cela lui a coûté de l’argent. Mais elle a été extrêmement frustrée dans la mesure où elle n’a pas été capable de faire quoi que ce soit. Elle n’a pas compris pourquoi il l’avait embauchée. Nous, nous n’avons pas compris non plus. Et lui, au final, il a dit « oui, mais cela m’a coûté, j’ai payé tant… ».

Comment donner ce “déclic” aux 3 millions d’entrepreneurs qui veulent grossir demain et qui veulent acquérir justement des compétences sur projet ?

Parce que jusqu’il y a peu encore, nous étions dans un système qui était relativement figé. Typiquement, si une entreprise voulait se développer, elle prenait un cabinet d’expertise comptable pour lui confier sa comptabilité. Si elle voulait signer un contrat, elle payait le prix fort en prenant un cabinet d’avocats. Et pour une action de communication particulière dans le cadre du lancement d’un nouveau produit, elle recourait à une agence de communication. Chacun, finalement, faisait son métier de son côté et nous évoluions dans un système de client-fournisseur. Je pense que les choses sont en train de changer et les entreprises sont de plus en plus dans une logique d’intégration des compétences au sein même de la société. Progressivement, les entreprises vont se dire : « finalement, est-ce que je ne peux pas prendre une personne qui va venir faire ma comptabilité tous les vendredis ? », « Est-ce que, pour vérifier ce contrat, je ne vais pas embaucher cette personne qui sort juste d’études, qui cherche du travail, qui est juriste, qui a des connaissances pointues, qui a son bac+5 ?» ou « Pourquoi ne pas avoir un community manager qui viendrait chez moi deux fois par mois pour me faire la communication sur ce beau produit ? ». À mon avis, les schémas classiques sont en train et vont inéluctablement continuer à éclater dans les prochaines années. Nous allons être de plus en plus dans une espèce d’économie du travail où chacun va être sa propre entreprise : « Qu’est-ce que je vends ? », « Qu’est-ce que je sais faire ? », « Qu’est-ce que je vends comme services et je le vends à qui? », « Je suis ma propre entreprise». Cela se faisait déjà clairement avec le statut d’auto-entrepreneur. C’était déjà une première étape. Mais à ce jour, nous allons encore au-delà de cela : je suis déjà « auto-entrepreneur pour mon compte », mais « je peux être aussi salarié ». Au final, « je travaille » mais « je travaille sous plein de formes différentes ».

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